En quête de sens : La méditation saisie par l’Occident

meditation pleine conscience ecole Nantes Dr guillaume Rodolphe

“Qu’est ce qui te plait, toi, dans la méditation ?

  • Au début c’était pour m’aider à dormir. Mais tu vois, grâce à ça, j’éloigne les émotions négatives comme la colère la jalousie. Je suis plus sereine maintenant.
  • Moi ça m’aide à prendre du recul par rapport aux choses, dans la vie comme dans mon travail.

Tu sais, moi je suis psychologue. Je dois faire face à pas mal de choses.”

C’est ce genre de réponses qui motivent les employés, cadres ou universitaires à rejoindre la vaste nébuleuse des pratiques ayant pour but d’accroitre le bien-être personnel. La méditation constitue l’une de ces activités sensée réguler le stress, réconcilier le traditionnel clivage psychisme et corps, et, plus globalement, reprendre sens avec sa vie intérieure.

 

 

 

 

La méditation est-elle religieuse ou une simple façon de déstresser ?

 

Initialement associée aux religions orientales et plus particulièrement au bouddhisme, la méditation et ses promesses se sont exportées en Occident depuis une trentaine d’années. Laïcisée pour mieux se démocratiser, elle s’adresse à tout type d’individu, de n’importe quel âge. En franchissant ces barrières culturelles, elle permet à un vaste public potentiel de s’adonner à ce sport de l’homme moderne. Un tel engouement pour ces promesses thérapeutiques n’est pas anodin.

 

Sur Amazon, une floraison d’ouvrages promouvant le développement personnel se juxtapose aux côtés de ceux de Thomas More, Hannah Arendt ou Nietzsche. L’image véhiculée du sage, jambes croisées et paumes tournées vers le ciel est le nouveau symbole marketisé de la sérénité. La réappropriation de ces pratiques à destination des cadres, harassés par les conditions de travail, est aujourd’hui observable dans plusieurs grandes entreprises. Sommes-nous en train d’assister à une réutilisation de la méditation à des fins productives ?

 

 

 

Des questions…

 

Munie de mon carnet de notes et de mes connaissances de jeune sociologue, j’interroge le professeur. Il n’y voit pas quelconque utilisation subversive de cette pratique ancestrale. Pour lui, les adeptes en font une utilisation personnelle, il s’agit de se reconnecter avec soi-même, et donc d’exclure les pensées associées au travail. Le contexte de cette pratique en pleine conscience produirait l’effet inverse. Selon la théorie de Danièle Linhart, plus que d’obtenir des résultats visibles au travail par une créativité et une concentration accrue, les pratiquants prendraient plus de recul quant à la vie en générale, et donc se dépsychologiseraient des aléas de l’entreprise[1]

 

Intéressante révélation qui mérite d’être confirmée. Je me rends donc 835 rue Laurier Est au centre de méditation Kadampa. L’affiche est sommaire : on y voit les symboles bouddhistes sous un fond orangé, des citations de sages érudits, et une liste d’ateliers proposés. Après m’être acquittée de la somme de trois dollars je pénètre dans le complexe pour un cours de méditation guidée. J’entre. Un homme portant le kesa, la tenue traditionnelle bouddhiste m’accueille avec un sourire sincère.

 

Seul le souffle des inspirations et expirations de ma voisine se fait entendre. Cet instant hors du temps nous permet une reconnexion totale avec notre être. La conscience apparait alors comme une mer sans vague, comme la photographie d’un esprit apaisé. C’est précisément au sein de cet espace que naissent les émotions, c’est donc à l’intérieur de celles-ci que l’on peut observer le Soi, identité ultime de l’être selon le Vedanta. Ainsi, la méditation est l’outil permettant de voir le monde tel qu’il est, hors de toute idéologie, de toute forme dégradé du monde contemporain.

 

Un monde sans couleur superficielle, sans domination ni emprise, un monde délivré de ses chaines sociales : les promesses de cette pratique sont dirigées non pas vers un retour dans le passé, mais vers une vision purifiée de l’humanité. 30 minutes s’écoulent et j’entre-ouvre les yeux. Mi- apaisée, mi- somnolente, je me dirige vers le professeur. Selon lui, on côtoie tout type de personnes dans le centre, bien que quelques années plus tôt, le public soit composé de 90% de femmes de quarante ans.

 

Une adaptation occidentale

 

Il me confirme que les méthodes de pratique méditative ont bien été adaptées à l’homme moderne qui doit composer entre son travail, sa vie de famille, ses loisirs. Les cours sont donc écourtés et plus ouverts que dans la vie recluse du monastère. Les pratiquants viennent y trouver le sens de la vie, un moyen de calmer leur anxiété, ou encore découvrir la philosophie bouddhiste. C’est pour ces buts divers que le centre a décidé d’adapter ses cours en proposant des activités à thèmes. Je lis le programme « Développer la concentration », « Overcoming stress & anxiety », « Protégé de la négativité » sont le genre de thématiques proposées.

 

Des cours en anglais, des cours destinés aux enfants, des initiations au bouddhisme sont incorporés au programme. On y lit bien un désir d’adaptation à un public large. Mais l’expérience du bien-être intérieur a un prix : douze dollars par séance pour développer la concentration ou pour affiner son esprit, cinq dollars pour la méditation destinée aux enfants, trois dollars pour une méditation guidée. Egalement, l’on peut apercevoir au fond de la salle une arrière-boutique proposant des ouvrages, des CD destinés aux méditants. La programmation indique que le centre est une organisation à but non lucratif, ainsi l’argent récolté servirait à l’entretien du temple ou au Projet International des Temples dédié à la paix dans le monde.

 

Finalement, la méditation résulte-t-elle d’un désir de bien-être communautaire sincère ou est-elle utilisée en guise de propagande moderne pour éloigner les pensées oisives du travailleur pendant sa tâche?  Cette publicité ne se retournerait pas contre elle-même en suggérant à l’homme des valeurs de détachement à l’encontre de toute chose ?

 

 

 

 

Peut-on dresser l’homme contre l’agitation ?

 

Ces questions méritent une attention soutenue qu’il est possible d’aborder dans une étude plus approfondie. Cependant, tous les pratiquants que j’ai pu interroger à la sortie des cours semblaient apaisés. « Calme », « détachement », « bonheur » sont les mots qui ressortent de façon la plus récurrente de la bouche des participants pour définir leur ressenti.

 

C’est peut-être pour ce type de réponses que la méditation est allée jusqu’à s’exporter dans les structures pénitentiaires. Finalement, elle pourrait être un outil pour aplanir les esprits, pour dresser l’homme contre l’agitation. Tout comme dans la religion, les prescriptions de la morale sont mises en œuvre de façon à obtenir une population homogène, non contestatrice. En apparaissant comme une pratique laïque, la méditation passe au travers des barrières érigées par la démystification du monde. En ce sens elle détient dans la société occidentale une place de choix, d’autant plus qu’elle est impulsée par un désir de remise en question de l’homme hypermoderne.

 

Ainsi, sans être affiliée à une religion quelconque, elle permet d’exercer un contrôle, bien qu’en apparence positif sur les individus qui exercent et approuvent ce genre de pratique. La consommation de ces techniques de bien-être dans un but thérapeutique est donc sociale, puisque diffusée au moment précis où le monde fait la demande d’un retour à soi. Stratégiquement, en dénonçant les lacunes spirituelles inhérentes au monde contemporain, les entreprises et les industries culturelles proposent des solutions au vide qu’elles ont créé.

 

Au niveau pluridisciplinaire, l’essor de l’intérêt porté au développement durable, à l’écologie sont en quelque sorte l’aspect macro logique de celui correspondant au développement personnel. Batchelor et Brown[2] nous parlent “d’écologie religieuse” pour faire référence à cette harmonie entre nature et spiritualité. Le crédit accordé à l’environnement, à l’univers et aux générations futures est un thème récurrent dans le bouddhisme.

 

Parallèlement, cette notion est aujourd’hui incontournable dans les discours politiques, économiques et plus généralement dans les champs relatifs au développement. Avec la trajectoire que prend le monde actuel, nous pouvons spéculer sur la croissance effective de son homologue individuel. L’intérêt porté au développement personnel dans le cadre de la spiritualité laïque, oxymore qui désigne bien la méditation occidentale, pourrait alors dépasser cet effet de mode.

 

 

 

 

Le bonheur

 

Quant à la question de sens, la méditation, en pratique prône un oubli de soi pour une conscience accrue. Il serait question de transcender notre égo pour accéder à une vision du monde holiste, ou chaque homme est vu comme une particule interdépendante du reste du monde. C’est précisément ici qu’apparaissent les notions de bienveillance, d’écoute, et alors de bonheur. Cette clairvoyance s’acquiert dans la durée, après de longues années de pratique selon les dires de sages tibétains.

 

Or l’homme moderne n’a par définition pas le temps. Cette pratique dans les sociétés modernes est-elle alors stérile pour autant ? En considérant la pratique à moyen terme, de réels effets positifs ont été observé sur les individus. Selon Clin Pyschol Review[3], la méditation permettrait de réduire les risques de rechutes suite à une dépression de 34%. Elle atteindrait presque  50% chez les sujets ayant fait plus de trois rechutes. Ainsi, cet outil permettrait de lutter efficacement contre la dépression, maladie de l’homme moderne[4].

 

 

 

La théorie du choix rationnel

 

C’est pourquoi ce remède apparait comme résolument contemporain dans son usage qu’en fait l’Occident. Plus que d’y trouver un sens, l’homme de la ville l’utilise pour ses buts associés, alors que l’homme oriental n’y recherche rien si ce n’est un apaisement de son esprit. Ce désir utilitariste de la pratique inscrit l’homme contemporain une fois de plus dans la théorie du choix rationnel, où l’individu appréhenderait la société selon les coûts qu’il y insérerait, et les bénéfices qu’il en retirerait[5].

 

Cet usage de la méditation a donc des limites : en plus d’être contre-productif puisque pour être efficiente, la méditation ne requiert aucune attente de résultat, elle se vide de son sens en devenant une pratique que l’homme utilise de façon mercantile.

 

Les résultats qu’il y retire y sont minimisés par rapport à l’utilisation que peut en faire un individu qui n’y recherche pas de but particulier. On peut alors en déduire l’hypothèse d’une exportation de cette branche du développement personnel par l’Occident et pour l’Occident. Dans cette approche, la quête de sens y est factice.

 

Elle masquerait une volonté mercantile des industries culturelles qui ont bien saisi la portée de ces questions à l’ère capitaliste la plus avancée où l’homme, perdu dans les matrices virtuelles tente de se rapprocher de son état de nature, et où l’industrie, grâce au masque de l’industrie paternaliste, tente de dissoudre ces notions de stress et d’anxiété qui nuisent au rendement.

 

C’est précisément en sachant comment l’homme fait l’usage de la méditation dans les pays développés que ces instances globales peuvent tirer un bénéfice sur l’homme moderne. En pratiquant le développement personnel de façon segmentée, il n’y a que peu de risque que l’homme accède à l’expérience de la clairvoyance et se détourne de la société qui le maintient un peu plus dans ses griffes duvetées.

 

Écrit par Mélissa Moriceau Source

 

           

 

 Bibliographie

 

Linhart D., La comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Paris, Érès, coll. « Sociologie clinique », 2015, 158 p., ISBN : 978-2-7492-4632-1. Batchelor M. and Brown K., Buddhism and Ecology, Cassel, 1992

 

Piet J., and Hougaard E. “The effect of mindfulness-based cognitive therapy for prevention of relapse in recurrent major depressive disorder: a systematic review and meta-analysis”, 2011, Clinical Psychology Review

 

Ehrenberg A., La fatigue d’être soi. Dépression et société, Odile Jacob, 2000 Boudon R, L’inégalité des chances, Paris, Hachette, 1979

 

[1] Linhart D., La comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Paris, Érès, coll. « Sociologie clinique », 2015, 158 p., ISBN : 978-2-7492-4632-1.

 

[2] Batchelor M. and Brown K., Buddhism and Ecology, Cassel, 1992

 

[3] Piet J., and Hougaard E. “The effect of mindfulness-based cognitive therapy for prevention of relapse in recurrent major depressive disorder: a systematic review and meta-analysis”, 2011, Clinical Psychology Review

 

[4] Ehrenberg A., La fatigue d’être soi. Dépression et société, Odile Jacob, 2000

 

[5] Boudon R, L’inégalité des chances, Paris, Hachette, 1979

Merci d'avoir lu cet article.


Envie de le partager ?


 Envie de vous initier avec des méditations guidées ?


Envie de me suivre?


Envie de commenter ?